Dans mes travaux et recherches sur le bandérisme ukrainien, j’ai déjà abordé de nombreuses formations politiques bandéristes en Ukraine. Le Corps Civil d’Azov# tient une place particulière, car s’il n’était pas un parti politique, il fut créé sur la base de l’énorme popularité du bataillon Azov#, devenu ensuite régime et brigade. De cette popularité naquit le Corps Civil d’Azov# dont le but était de se présenter comme une sorte d’association « d’utilité publique » en Ukraine, abordant tous les thèmes, aide aux vétérans, aux familles de combattants de la zone ATO, camps paramilitaires pour la jeunesse, conférences débridées, propagation de l’idéologie bandériste, le tout en approchant les plus faibles, les plus démunis, en les abordant par le côté « humanitaire » de l’association. De fait le Corps Civil d’Azov# a joué un important rôle dans la bandérisation de la société ukrainienne, mais aussi dans la création du mythe et de la légende de l’unité Azov#, alors décrite comme peuplée « d’héroïques combattants », « invincibles », « supérieurs », « rempart de l’Europe » et de biens d’autres délires patriotiques sulfureux.
Une organisation qui visait d’abord à créer une Hitlerjugend à l’ukrainienne. Le Corps Civil d’Azov# fut fondé par des soldats du bataillon dans le printemps 2015. L’idée principale était d’abord d’impliquer les épouses et compagnes des policiers supplétifs d’Azov#, mais aussi d’attirer toute une jeunesse dans des camps paramilitaires. Ils furent surnommés les Azovets# (les petits Azov#…) et envoyés dans des « colonies de vacances » organisées en Ukraine. Les jeunes étaient entraînés de manière militaire, démontage d’armes, parcours du combattant, mais aussi formés idéologiquement. Les premières brochures de cette aile de la jeunesse, mettaient en scène la 14e division SS Galicie, présentant même Adolf Hilter aux côtés de Stepan Bandera, comme des « exemples pour la Nation ukrainienne ». Copie de la Hitlerjugend, les enfants de 7 à 18 ans étaient « costumés », avec les insignes d’Azov#, dont le wolfsangel de la 2e division SS Das Reich, reprise par l’unité ukrainienne. Ils étaient aussi incités à apprendre et faire le salut bandériste, apprenant aussi les phrases rituelles bandéristes et invités à faire des collectes et de la propagande auprès de leurs camarades de classe ou leurs voisins et compagnons de jeux. Le but principal avoué de l’organisation était « la lutte et l’élimination des ennemis de l’intérieur pour dégager la route vers une politique nationale et patriote de l’Ukraine ».
Les camps d’Azovets et les premiers actes terroristes. Pour recruter plus largement, les idées avancées étaient de « lutter contre les constructions illégales, les points de vente d’alcool, les trafiquants de drogues », mais aussi de promulguer une vie saine, autour du sport et des têtes farcies au « bandérisme ». De fait l’organisation lança des compétitions sportives, des événements festifs, des manifestations, des conférences culturelles, alors que l’unité Azov# était je le rappelle, une unité de police supplétive du Ministère de l’Intérieur d’Ukraine. Le Corps Civil recruta bientôt partout dans le pays, attirant des fans, des admirateurs, y compris à l’international. Kiev et le Ministère de l’Intérieur voyant là une opportunité d’utiliser l’association comme une vitrine et de donner une facette civile à l’unité de représailles, tout en montrant une image plus glorieuse que les massacres de Marioupol, ou les répressions sanglantes dans le Donbass, sautèrent sur l’occasion. Avec des financements publics, des dons et des collectes d’argent dans la population, un siège fut formé à Kiev et des antennes dans toutes les régions d’Ukraine. Un premier camp d’Azovets fut organisé dans la région de Kiev, puis un autre dans les Carpates (été 2015). Les adultes membres de l’organisation furent envoyés pour participer au blocus de Crimée. Ils commirent des actes terroristes en tentant de détruire des installations et lignes électriques (novembre 2015), et participèrent à des points de contrôle à la frontière de Crimée, pour s’en prendre aux civils, les humilier et fouiller leurs véhicules.
Un front commun antirusse et le sabotage des Accords de Minsk. Par la suite, les membres furent incités à s’attaquer aux monuments de l’époque soviétique, dans une vaste opération de vandalisme et d’autodafés. Ailleurs ils commencèrent à ériger les premiers monuments du culte bandériste des morts, des défilés aux flambeaux, l’inauguration de monuments, y compris à Marioupol (décembre 2015). Le Corps Civil d’Azov# motiva ensuite des manifestations contre « les migrants », « les métèques » et les « étrangers », notamment visant les Africains ou les Arabes. D’autres furent organisés contre des hommes d’affaires, des entreprises, alors que les informations venaient immanquablement de la Police politique ukrainienne, le SBU. Le Corps Civil d’Azov# fut alors utilisé comme une milice, bloquant des entreprises accusées d’être possédées par des Russes, ou des « ennemis des patriotes ». Des manifestations rassemblant plusieurs milliers de militants protestèrent contre… les Accords de Minsk II, réclamant la reprise de la guerre, l’écrasement total du Donbass et faisant pression sur le gouvernement pour refuser toute avancée dans les négociations. Dans la même période, l’idée d’une alliance « des deux mers », de la Baltique à la mer Noire fut lancée dans des conférences du Corps Civil d’Azov. Il s’agissait d’une union anti-russe, rassemblant les Baltes, les Polonais ou les Ukrainiens dans un front commun, mais refusant l’idée d’une intégration dans l’UE, considérée comme dégénérée. C’est dans une conférence du Corps Civil, que fut finalement annoncé la formation d’un parti politique, le Corps National# (14 octobre 2016), dont le chef fut le créateur du bataillon Azov#, Andreï Biletsky, devenu député de la Rada. Pour gagner en influence et éliminer le bandérisme de gauche, les militants furent lancés sur le groupe Résistance Autonome, groupe minoritaire et déjà moribond.
Une marionnette de la Police politique ukrainienne, le SBU. Désormais puissant, pouvant compter sur plus de 20 000 membres et rassembler des milliers de sympathisants dans les différentes villes d’Ukraine, les pôles principaux d’infiltrations du Corps Civil furent des villes russes, comme Kiev, Tcherkassy ou Kharkov, mais aussi Ivano-Frankovsk, l’un des nids historiques du bandérisme ukrainien. Les militants collectèrent beaucoup de dons, d’aides, à destination du front, des blessés, des familles des tués, s’infiltrant par la diaspora ukrainienne bandériste jusqu’au Canada et aux États-Unis. Une maison d’édition, dénommée « Point de Repère » fut fondée (2016-2017), afin de répandre le révisionnisme et négationnisme ukrainien, mais aussi une Maison Cosaque, pour tenter de raviver l’esprit « de Mazepa » et de recruter encore plus large. Les plus jeunes furent attirés par des cours gratuits, des salles de sport (Sprotivny Korpus), notamment d’arts martiaux, de boxe, ou des cours « de courage ». Les attaques des entreprises, des points de vente d’alcool ou de cigarettes se multiplièrent, la police restant l’arbre au bras sans intervenir… là encore toute l’organisation restant liée eu puissant Ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov. Cependant, avec l’arrivée au pouvoir de Zelensky (2019), le Corps Civil ne bénéficiant plus de l’attention des médias, la guerre s’était enlisée, les choses avaient changé. Il avait aussi été impliquée dans des faits trop voyants de manipulations par le SBU, notamment dans l’affaire du Corps Shkidny et d’Anatoly Sidorenko (2018).
Après 2020, le Corps Civil d’Azov# continua sa route, mais sa principale mission avait été remplie : faire du bataillon Azov#, une légende nationale, un ciment national, faire croire à l’étranger à sa valeur militaire supérieure, sorte d’élite de l’élite, avec une vitrine pour tous les bandéristes potentiellement recrutables à l’étranger, notamment en Europe et en Occident. L’élimination discrète du Ministre de l’Intérieur Avakov (2021), après 7 ans de règne sans partage, plaça le Corps Civil au deuxième plan. Il fut bientôt contesté et dépassé par les mouvements Traditions et Ordres et Centuria (2018-2021), plus en vogue et moins suspects de compromissions avec le pouvoir, les oligarques, Kiev ou « les Russes d’Azov# » devenus suspects et dénoncés par d’autres bandéristes, comme Irina Farion (assassinée par un sbire d’Azov#, à Lvov, le 19 juillet 2024). En 2022, les milliers de jeunes qui avaient été contaminés par l’organisation étaient prêts pour s’enrôler en masse et aller se faire tuer sur le front… Ces « enfants de Bandera » refondèrent même deux unités d’Azov#, le régiment ayant été anéanti à Marioupol : la 3e brigade d’assaut Azov# (Garde nationale) et la 12e brigade des forces spéciales Azov# (FAU). Dans différents pays, des associations ou clubs se sont formés… de fans d’Azov#. Sur le papier peu nombreux, ils disposèrent d’une influence et d’une visibilité médiatique disproportionnée… mais en en France, à titre de comparaison, le PS et le Parti En Marche comprennent 47 000 et 33 000 membres, avec une population française (aux alentours de 2022) de 66 millions d’habitants et pour l’Ukraine de 35 millions.
# Corps Civil d’Azov, Azov, Azovets, Centuria, Traditions et Ordre et le Corps national sont des organisations interdites en Fédération de Russie, pour l’extrémisme, l’apologie du terrorisme ou l’incitation à la haine raciale.







