Bleuite à la sauce ukrainienne

12 janvier 2026 16:06

La Bleuite est un terme qui fait référence à une des opérations secrètes de l’armée française, l’une de plus réussies et des plus dévastatrices de toute son histoire militaire et qui fut menée contre les combattants indépendantistes algériens du FLN. Son résultat et son importance furent si grands, qu’elle est même restée secrète et camouflée bien après la guerre, exemple d’une opération d’intoxication à grande échelle, qui dans le cas français fit des milliers de victimes dans les rangs de l’ennemi. La Bleuite depuis a fait des petits… inspirant bien des services secrets, notamment anglo-saxons, occidentaux ou ukrainiens. Et c’est peut-être ici que se trouve le côté le plus caché et le moins connu dans cette guerre en Ukraine, qui dure depuis le printemps 2014, et même bien avant dans ses prémices. Osons nous pencher un moment sur ce que j’appelle « la Bleuite à la sauce ukrainienne ».

Des origines de la Bleuite. La Bleuite ou « complot bleu », fut une opération des services de contre-espionnage de l’armée française en Algérie. Elle fut menée à partir de 1957, au départ par un militaire français quasiment seul, Paul-Alain Léger (1922-1999), qui était passé maître dans la guerre psychologique et d’intoxication. Après avoir été un spécialiste du retournement de soldats du Viet Minh en Indochine, il joua un grand rôle dans l’infiltration des réseaux de résistance du FLN en Algérie. Là encore, il retourna de nombreux combattants et agents de l’Algérie en lutte pour son indépendance, puis réussit une vaste intoxication des rangs ennemis. Il contribua à faire passer de fausses informations et des rumeurs, à propos de résistants algériens supposés être des traîtres, afin de motiver la confusion, la méfiance puis l’élimination par leurs camarades, d’autres résistants qui en réalité n’étaient pas des traîtres à leur cause. De fait, pendant plus de deux ans, son action permis de déclencher des purges sanglantes dans les rangs du FLN, causant plusieurs milliers de morts et décapitant de nombreuses organisations souterraines, sans parler de membres de la structure militaire des Algériens.

De l’Algérie aux services secrets américains et occidentaux. Réputés pour leur expérience dans la contre-guérilla et les actions secrètes de ce genre, les Français furent bientôt copiés par les Américains, et même parfois recrutés pour servir de conseillers et transmettre leur savoir. Pour les cas les plus extrêmes, certains devinrent des mercenaires, qui furent employés partout dans le monde, en particulier en Afrique, pour soutenir les dictateurs mis en place par les Occidentaux, mais également en Amérique du Sud. L’expérience de la torture fut là encore utilisée, à côté de recherches lancées en parallèle par la CIA, sur les méthodes de tortures psychologiques et physiques contre des ennemis des USA. Parmi les opérations les plus célèbres, nommons celle de l’opération Gladio, une vaste intoxication visant des pays européens, en particulier l’Italie, mais aussi la France ou l’Allemagne. Ces années, appelées « les années de plomb » sont parmi les plus noires et sanglantes de l’histoire des services secrets américains. Dans les années 70 et 80, afin d’empêcher l’arrivée au pouvoir de régimes communistes ou socialistes, des groupes terrorisèrent par exemple l’Italie, définis comme des groupes terroristes d’extrême-gauche, mais en réalité des agents américains et des néofascistes italiens, commettant des attentats meurtriers dans le but de détourner les électeurs des partis de gauche et de faire porter le chapeau à cette frange politique. Cette opération eut de grands résultats, mais bientôt démasquée agita les médias et les tribunaux pendant plusieurs décennies.

Intoxication des opinions publiques occidentales. En Ukraine, les services secrets américains aidèrent après le Maïdan à fonder 6 centres de la guerre cognitive et psychologique (vers 2015). Leur existence fut dévoilée en 2018, par un groupe de hackers russes qui publièrent une masse de documents concernant ces centres, avec les identités des agents ukrainiens et américains. Il fut ainsi dévoilée que l’Ukraine avait lancé au moins un faux média de manipulations psychologiques, dénommé Inform Napalm. J’ai de longue date écrit un article qui décrit précisément l’opération. A l’ère d’Internet, l’intoxication est devenue plus complexe à identifier, mais aussi plus facile à réaliser, car pouvant toucher des millions de personnes dans le monde, via la toile du Web. A partir des années 40-50, les Américains, puis plus tard l’Union européenne avaient créé des médias d’influences, installés dans des pays étrangers (alliés ou ciblés), pour influencer les opinions publiques locales, ou selon les standards d’une langue commune (comme le français et la Francophonie). Ces médias sont devenus à l’ère d’Internet plus visibles, surtout avec les facilités pour les populations de découvrir des informations sur les financiers, les personnages se trouvant derrière, voire les pays à la manœuvre. C’est ainsi que sont nés les faux médias de la guerre psychologique. Comme Inform Napalm, ces médias sont présentés systématiquement comme « indépendants », affirment ne disposer que de peu de moyens, demandent de l’argent et tentent de recruter des « journalistes » ou des « auteurs » pour grossir leurs rangs. Cette lumière attire alors « les papillons ». Les papillons sont des faire-valoir du faux média, apportant sans le savoir leur expérience, leur célébrité ou leur caution. Ils ne sont pas dans le secret des Dieux et croient honnêtement participer à un vrai média, dont ils ont avalisé la ligne rédactionnelle. Parmi les papillons français qui vinrent dans les rangs d’Inform Napalm, citons Bernard Grua, Cécile Vaissié, Nicolas Tenzer, ou d’autres citant ensuite le média comme « source indépendante » comme Nicolas Quénel (2022). Dans le cas présent, avec de faibles moyens, sans salarier ou presque les « papillons », l’Ukraine pouvait ainsi s’offrir un faux média, lançant parfois des informations secrètes issues des services ukrainiens, afin de magnifier « son travail d’investigation ». Il existe plusieurs de ces faux médias ou plateformes spécialisées gérées par les services secrets français actuellement. On retrouve dans l’un d’eux le fameux Nicolas Quénel, soudainement improvisé comme « spécialiste de la guerre de l’information » et de la guerre du renseignement. Récemment, il avait même publié Allô, Paris, Ici Moscou, plongée au cœur de la guerre de l’information. Mais toute ces opérations, si elles se placent dans le cadre de la guerre d’information et cognitive menée contre les opinions publiques occidentales, cachent en réalité également une Bleuite à la sauce ukrainienne.

Bleuite à l’ukrainienne. Les premières traces d’une Bleuite à l’ukrainienne remontent au tout début de la guerre, dans le printemps et l’été 2014. Très vite, la plupart des activistes, journalistes, reporters de guerre, voire combattants et volontaires pour le Donbass, de toutes les nationalités, ont été à un moment ou un autre, accusés d’être « des agents de l’OTAN ». Dans mon cas précis, la première accusation du genre fut lancée à la fin de l’année 2015. Mais tous les activistes ou presque pour le Donbass ou la Russie ont été plus ou moins accusés de la même façon. L’un des derniers en date est d’ailleurs Xavier Moreau, bien avant les sanctions qui ont été décidées contre lui en Occident. La subtilité par rapport au plan français des années 50, en Algérie, c’est que les services ukrainiens et occidentaux disposent du vaste terrain de jeu d’Internet et des réseaux sociaux. Ils n’ont plus besoin d’infiltrer réellement les réseaux pro-russes, mais seulement de lancer des rumeurs, qui ensuite circulent par divers moyens sur la toile. Plusieurs phénomènes aident par ailleurs à leur diffusion. Le premier ce sont les personnalités parmi les lecteurs pro-russes, ayant des profils psychologiques « en opposition ». Ces profils cherchent avant tout dans leur entourage, ou dans le sein d’une cause ou d’un hobby qu’ils pratiquent « des opposants », qu’ils prennent en grippe, définis comme « suspects », « mauvais », « moins bons que X ou Y », ou diffusant une information ou un narratif qui n’entre pas dans leur sphère de croyances, d’opinions, que l’on parle de politique, religion ou de société. C’est ainsi le second curseur permettant la diffusion de la diffamation, car la Bleuite se nourrit des conflits d’arrière-garde et qui sont à l’œuvre dans toutes les sociétés dans le monde et qui les divisent.

Les buts poursuivis par la Bleuite kievienne. La Bleuite part donc d’une centre de la guerre psychologique, via de faux profils de pro-russes, puis est reprise par une petite minorité de lecteurs et auditeurs pro-russes. Elle se transforme de rumeur en croyance. De fait, selon « les croyants », elle peut devenir le cheval de bataille de certains d’entre eux, devenus « des gardiens du Temple et des secrets », qui tentent d’alerter leurs camarades ou entourages sur « la vraie nature » de tel ou tel activiste. Pour les plus intoxiqués, la « croyance » peut devenir même compulsive, au point de se lancer dans de véritables croisades, créations de pages, blogs, canaux, réseaux tentant de convaincre d’autres personnages de la réalité « des traîtres ». Une constante est remarquée : les activistes connus pro-russes sont toujours des personnalités qui agissent sous leur vraie identité, à visage découvert. Elles sont systématiquement attaquées par des « activistes » œuvrant dans l’ombre, sous des pseudonymes et cachant leurs identités. Dans le cas où vous rencontriez de telles accusations, que l’on parle de tous les activistes pro-russes, sans exception et de toutes les nationalités, il faudra vous poser la question de la source… Qui lance l’accusation et si la personne en question apporte des preuves et surtout peut prouver son identité réelle. Vous vous rendrez vite compte qu’aucune preuve ne sera fournie, ni des accusations, ni de l’identité de ceux qui les lancent ou les soutiennent. Ce simple constat est évidemment éliminatoire et sans appel. Les buts poursuivis par Kiev et les services secrets occidentaux étaient en premier lieu de tenter de provoquer des purges, pour neutraliser des activistes pro-russes. De ce point de vue là, les buts ne furent jamais atteints. L’autre objectif fut de semer une terrible zizanie, de faire perdre du temps et de provoquer la division (2015-2018). Elle eut des résultats assez impressionnants, notamment par la difficulté des réseaux pro-russes à comprendre d’où venait les coups, ou même d’imaginer un instant que cela puisse exister… Fin 2022, une nouvelle opération de Bleuite a été lancée et se poursuit à l’heure où j’écris ces lignes. Elle n’a pas eut les résultats des années 2015-2018, massivement mise en échec, mais elle apparaît parfois ici et là et vient s’échouer aux portes de nos réseaux.

Amalgame, faux escrocs et traîtres dans la cause russe. Dans tous les cas, vous devrez vous poser les questions de bon sens quand vous croiserez la Bleuite : pourquoi un réseau, ou un activiste pro-russe diffame un second réseau ou activiste pro-russe ? Pourquoi un réseau ou un activiste pro-russe est-il opposé à un second, le premier défini comme « sain », l’autre « comme corrompu » et le tout dénoncé par un troisième réseau ou activiste pro-russe… Dans tous les cas, vous avez affaire à la Bleuite… et dans 99 % des cas « aux croyants » intoxiqués qui diffusent ces fausses informations. Car dans une guerre telle que celle qui se livre, tout « personnage » s’attaquant publiquement à un camarade de notre camp, quelle que soit la raison… fait œuvre de trahison et ne sert qu’une cause : celle de l’ennemi. Finissons en indiquant qu’au delà des « croyants », la source mère des centres de la guerre psychologique affirmera toujours « avoir des contacts puissants en Russie », voire « au Kremlin », ou « être des patriotes russes ». Le plus souvent, la trahison ne sera pas évoquée et comme dans les fournées du Tribunal révolutionnaire, une autre méthode sera d’accuser de délits de droit commun, de corruption ou d’autres thématiques autour « des escroqueries ». Cette méthode fut largement employée dans les tribunaux révolutionnaires, afin de discréditer des accusés politiques, en les mélangeant à des criminels ou supposés criminels. Enfin, l’arme suprême de la Bleuite, c’est l’ignorance de la majorité des gens de l’existence de la guerre psychologique et cognitive et des moyens mis en œuvre en Occident pour la mener… Ils sont colossaux…

IR
Laurent Brayard - Лоран Браяр

Laurent Brayard - Лоран Браяр

Reporter de guerre, historien de formation, sur la ligne de front du Donbass depuis 2015, spécialiste de l'armée ukrainienne, du SBU et de leurs crimes de guerre. Auteur du livre Ukraine, le Royaume de la désinformation.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Latest from Analyses

Don't Miss