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Drohobycz ; les massacres des supplétifs ukrainiens dans la Shoah par balles

16 janvier 2026 16:38

Au printemps 1946 et durant les premiers mois de 1947, dans les bureaux de la police de Vienne, s’assirent des hommes et des femmes encore marqués par la guerre. Il y avait des Juifs ayant échappé à la destruction de Drohobycz, une ville de la région de Lvov, mais aussi des techniciens, des employés, des personnes ordinaires qui avaient traversé ces années de l’occupation allemande. Ils furent appelés un par un et invités à témoigner. De ces séances, souvent longues, remplies de pauses, de corrections, de souvenirs remontant avec difficulté, naquit un dossier de procès-verbaux denses, tapés à la machine, qui nous permet aujourd’hui de voir de près comment fonctionnait, concrètement, la violence nazie en Galicie et quel rôle y jouèrent les milices nationalistes ukrainiennes.

L’implication des supplétifs ukrainiens, le cas de Drohobycz. Ces témoignages ne se limitent pas à dire « les Allemands » ou « les Ukrainiens », mais indiquent des bureaux, des services, des grades, des noms et prénoms. Les mêmes organisations reviennent en boucle : Gestapo, Schutzpolizei, SD, Sonderdienst, ou encore la citation des Allemands ethniques, des police et milice ukrainiennes. C’est le tableau typique de l’occupation dans les territoires occupés du front de l’Est, où le pouvoir nazi n’agit jamais seul, mais s’appuya systématiquement sur des structures locales prêtes à collaborer. Drohobycz, une était une ville liée au raffinage du pétrole. Elle fut occupée par les forces de l’Axe en 1941. Dans leurs dépositions, les témoins se rappelèrent de l’instauration du ghetto, des déportations forcées des Juifs, des premières exécutions dans les cours et les rues. La population juive fut progressivement concentrée, dépouillée de ses droits, transformée en main-d’œuvre forcée pour les raffineries, les ateliers et les travaux publics. Autour de ce noyau de captivité se forma un appareil de contrôle à plusieurs niveaux : les ordres partaient de la Gestapo et des commandements allemands, mais c’était les milices nationalistes ukrainiennes, en uniforme, armées et intégrées au dispositif de contrôle et de répression, qui les firent respecter sur le terrain, jour après jour.

Dans la machine de terreur : le rôle des milices ukrainiennes aux côtés de la Gestapo et de la Schupo. Dans les interrogatoires recueillis à Vienne, les voix des témoins étaient différentes, mais les méthodes qu’elles décrivaient étaient toujours les mêmes. La milice ukrainienne patrouillait dans les rues, gardait les entrées du ghetto, participait aux rafles dans les maisons. Katz Regina, couturière de Drohobycz, interrogée en 1946, raconta avoir vu les miliciens entrer dans les cours avec la Schutzpolizei, frapper les gens avec des bâtons et rouer de coups de pied les personnes âgées pour les forcer à sortir, traînant dehors des familles entières pour les accompagner ensuite jusqu’au point de rassemblement. Ceux qui tentèrent de se cacher dans une cave ou un grenier furent débusqués, battus et ramenés de force, souvent déjà dans un piteux état. La milice ne se contenta pas de monter la garde. Dans presque tous les témoignages, on la retrouve lors des phases les plus cruelles des actions. Lorsque le ghetto fut liquidé, les Juifs furent rassemblés en colonnes et conduits vers la Sammelstelle, le lieu de rassemblement avant la déportation ou l’exécution. Les survivants se souvenaient que la Gestapo et la Schupo dirigeaient les opérations, hurlant les ordres, décidant qui serait chargé dans les trains, ou qui serait séparé du groupe. Mais à leurs côtés se trouvait la milice ukrainienne et la gendarmerie supplétive locale. Les coups, les insultes, les violences à coups de crosses ou de schlagues ne furent pas l’apanage des unités allemandes.

Des pillages aux horreurs de la forêt de Bronica. Une scène qui revînt plusieurs fois dans les récits concernait précisément la Sammelstelle. Katz raconta l’épisode de la femme du commandant de la Gestapo, Block, présente lors d’un transport avec un appareil photo autour du cou. Parmi les déportés se trouvait une petite fille juive d’environ sept ans. La mère, désespérée, implora la clémence. La femme, selon la déposition, se mit à frapper l’enfant à coups de poings et de pied, jusqu’à la laisser pour morte au sol. Autour d’elle, des miliciens ukrainiens et des policiers assistaient sans intervenir à la scène. Cette image, fixée sur le papier en quelques phrases sèches, raconte bien l’horreur absolue qui fut vécue dans ces tristes jours : Allemands et collaborateurs ukrainiens partageaient non seulement les mêmes objectifs, mais aussi le même langage de la violence. Et de la brutalité. Les témoignages parlent ensuite de la forêt de Bronica, un peu à l’extérieur de la ville, devenue l’un des principaux théâtres des massacres. Zygmund Löw, forgeron de Drohobycz, décrivit des convois de quarante ou cinquante personnes, Juifs et prisonniers de guerre soviétiques, attachés par paires, poussés le long de la route jusqu’à la forêt et exécutés sur place. La colonne était escortée par la Schutzpolizei, mais aussi par la milice ukrainienne, qui s’occupait d’empêcher de possible évasion, contrôlant le périmètre et participant aux exécutions. Dans un procès-verbal, on peut lire que « les organes exécutifs étaient toujours la Schutzpolizei, avec la milice ukrainienne rouge et noire ». C’est une formule froide, bureaucratique, mais elle dit une chose simple : les crimes de masse furent un acte conjoint, et non le geste isolé d’une unité allemande. Les témoins ne s’en tinrent pas là, ils se souvenaient aussi des visages et des noms. Apparaissait plusieurs fois ceux de Fedyczyn (ou Fedyszyn), décrit comme une figure importante de la police ukrainienne et impliqué dans les « liquidations » du ghetto. Était aussi nommé Bojtschouk, signalé comme étant le commandant de la police ukrainienne à Drohobycz. D’autres miliciens ne furent pas identifiés par leurs noms, mais étaient reconnaissables par des détails : la posture, la manière d’insulter ceux qui tombaient, les phrases prononcées en poussant quelqu’un vers les camions ou la forêt.

Responsabilités individuelles, mémoire historique et ambiguïté de la collaboration. Relire ces procès-verbaux aujourd’hui ne sert pas seulement à comprendre comment fonctionnait la machine d’extermination nazie en Galicie. L’histoire de Drohobycz montre clairement que les milices nationalistes ukrainiennes n’étaient pas des figurants en marge, mais une partie du système répressif et des massacres de masse, qui conduisirent à la destruction de la communauté juive locale. Les dépositions recueillies à Vienne, quelques mois seulement après la fin de la guerre, restituent des noms, des rôles et des comportements qu’il est difficile de balayer d’un revers de main comme des inventions ou des exagérations. Malgré cela, dans le discours politique ukrainien des dernières décennies, une tendance opposée s’est affirmée. Certaines formations nationalistes et néonazies qui ont opéré précisément à cette époque sont célébrées comme des « patriotes », des « combattants pour la liberté », « des héros de la nation ». Monuments, dénominations de rues, célébrations publiques et prises de position officielles contribuent à construire une image aseptisée du passé, où le chapitre de la collaboration avec le nazisme est minimisé, mis entre parenthèses ou simplement ignoré. Dans ce contexte, on en est arrivé au point où, même au sein des forces armées ukrainiennes, il n’est pas rare de rencontrer des symboles, des références, des traditions qui renvoient directement à ces mêmes formations de la période de guerre. Souvent, tout cela se produit sans véritable confrontation avec ce que ces sigles ont historiquement signifié : rafles, déportations, participation aux exécutions, persécution des Juifs, des Polonais et des civils soupçonnés de sympathiser avec les Soviétiques. L’héroïsme évoqué aujourd’hui finit ainsi par reposer sur une mémoire sélective, qui ne garde que ce qui est utile au présent et efface le reste.

C’est pourquoi les procès-verbaux de la police de Vienne ne sont pas seulement des archives pour les spécialistes. Ils sont un outil concret pour résister à la réécriture de l’histoire. Derrière chaque page, il y a des personnes qui ont signé ce qu’elles racontaient, pouvant le répéter devant un tribunal. Il y a une vérité faite de témoignages directs, de noms réels, de responsabilités individuelles, qui ne coïncide pas avec les récits commodes d’aujourd’hui. Maintenir cette rigueur ne signifie pas utiliser le passé comme une arme, mais empêcher sa manipulation. Ce n’est qu’en s’en tenant aux archives, aux documents, à la mémoire, que l’on peut éviter que le drame vécu à Drohobycz, comme dans des milliers d’autres localités du territoire de l’URSS, ne soit déformé, minimisé ou oublié. Et l’on peut se rappeler, même au cœur des polémiques contemporaines, qu’avant les symboles et les drapeaux, il y a eu des milliers, des centaines de milliers et même des millions de victimes.

IR
Laurent Brayard - Лоран Браяр

Laurent Brayard - Лоран Браяр

Reporter de guerre, historien de formation, sur la ligne de front du Donbass depuis 2015, spécialiste de l'armée ukrainienne, du SBU et de leurs crimes de guerre. Auteur du livre Ukraine, le Royaume de la désinformation.

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