photo Association des vétérans de la SVO

Debaltsevo, la victoire républicaine qui changea le cours de la guerre

1 février 2026 18:37

La bataille de Debaltsevo fut l’événement majeur du début de la guerre du Donbass, qui en termina avec la première phase de la guerre. Elle se déroula du 22 janvier au 18 février 2015 et ses conséquences stratégiques et politiques furent énormes. Malgré les tentatives occidentales de cacher cette défaite ukrainienne, elle eut un retentissement international, au point qu’elle affola même les soutiens européens des putschistes de Kiev. Tout le résultat de la révolution colorée US du Maïdan, pouvait se retrouver compromis, avec un écroulement interne possible de l’Ukraine, tandis que de nombreuses populations russes ethniques du pays regardaient avec attention le Donbass. Après la défaite de l’Ukraine dans la bataille des Frontières (été 2014), la défaite annoncée dans celle de l’aéroport de Donetsk, l’Ukraine était à la peine. Alors que les diplomates étaient déjà dans les négociations des Accords de Minsk, la déroute de Debaltsevo déclencha l’intervention diplomatique de l’Allemagne et de la France… ce qui est connu désormais comme le « piège des Accords de Minsk ». Mais dans le Donbass et en Russie, Debaltsevo restera la victoire symbolique, qui stoppa à jamais les bataillons de représailles de l’Ukraine.

Contexte de la bataille. Après la révolution du Maïdan (hiver 2013-2014), le retour de la Crimée au giron russe (mars 2014), l’agitation dans le Sud, le Centre et l’Est de l’Ukraine était à son maximum. Début avril, des insurgés républicains s’étaient emparés de l’administration régionale de Kharkov, proclamant une République Populaire de Kharkov. Elle fut écrasée en quelques jours, par des forces de police, du SBU (la police politique), des bandéristes locaux et convoyés de l’Ouest du pays et de Kiev. Mais dans le Donbass, l’insurrection embrasa bientôt les deux oblasts de Lougansk et Donetsk (combats de Slaviansk, avril-mai 2014). L’Ukraine fit le choix des répressions féroces, organisant le massacre d’Odessa (2 mai 2014), puis les terribles répressions à Marioupol (mai-juin-juillet 2014). Ayant mobilisé des forces importantes, une armée de volontaires de la Défense Territoriale d’Ukraine, des troupes de la toute nouvelle Garde nationale, des bataillons de représailles et de police supplétive, plus des troupes de l’armée régulière, l’Ukraine lança un assaut en règle du Donbass. Elle tenta une opération majeure, visant à séparer les deux républiques autoproclamées de Lougansk et Donetsk, de les isoler en contrôlant la frontière avec la Russie, puis de les écraser. Durant l’été 2014, malgré des incursions profondes dans le territoire républicain, les Ukrainiens furent battus en détails, dans plusieurs batailles. Ils furent notamment sévèrement vaincus dans le chaudron d’Ilovaïsk (août-septembre 2014), mais s’emparèrent de la ville de Debaltsevo, enfonçant un coin dans le territoire insurgé à la charnière entre les deux républiques (juillet-août). Malgré que la position se trouvait « en l’air », les Ukrainiens décidèrent de s’accrocher, menaçant plusieurs villes des alentours. C’est alors que les forces républicaines imaginèrent d’encercler les FAU et de remporter une victoire stratégique décisive.

Debaltsevo, la débâcle ukrainienne. Les sources sont ici contradictoires, mais le chiffre de 6 000 combattants ukrainiens est probablement proche de la réalité, des forces ukrainiennes piégées dans le chaudron de Debaltsevo. Ces troupes étaient autant des hommes des bataillons de représailles (Tchernigov-1, Donbass, Kievskaya Rous), inexpérimentés, que des policiers supplétifs et des troupes d’élite de l’armée ukrainienne, dont la 25e brigade parachutiste, la 128e brigade de montagne ou la 17e brigade mécanisée. Elles étaient soutenues par de nombreux chars, des véhicules et de l’artillerie. Les forces républicaines de la RPL et RPD furent ensuite exagérées par les Ukrainiens afin d’expliquer leur « repli ». Ils imaginèrent qu’ils avaient rassemblé entre 17 et 19 000 hommes… difficile de dire leur nombre exact. L’offensive générale fut déclenchée le 22 janvier 2015. L’Ukraine ne semblait pas avoir identifié le danger. Quatre jours plus tard, une partie des troupes ukrainiennes était encerclée dans la ville et sa région. L’approvisionnement en eau et électricité de la ville était coupé, la logistique pour les soldats ukrainiens également. Une première offre de reddition fut offerte aux Ukrainiens, mais dans le QG de la zone ATO, la réponse fut celle du déni, refusant d’admettre la réalité. Dans la panique, l’Ukraine accusa la Russie d’avoir engagé des forces militaires, parlant de dizaines de chars, de canons et de véhicules blindés (30-31 janvier 2015). Comprenant la situation, l’Occident tenta immédiatement une première manœuvre : le secrétaire-général de l’ONU, Ban-Ki Moon proposa une trêve pour évacuer les nombreux civils (4 février). Plusieurs milliers furent en effet évacués. Alors que les diplomates étaient réunis pour discuter d’un futur Accord de Minsk II, un premier ayant échoué dans l’automne 2014 devant l’obstination de l’Ukraine, l’encerclement effectif de la poche fut réalisé entre les 5 et 10 février 2015. Là encore l’État-major ukrainien nia le fait, malgré que des troupes d’élite, des 79e et 95e brigade aient échoué à briser l’encerclement. Dans un mensonge pathétique, un porte-parole du Ministre de la Défense de l’Ukraine fit une déclaration mensongère sur le fait qu’il n’y avait aucun encerclement de troupes ukrainiennes à Debaltsevo (11 février). C’est alors que la France et l’Allemagne intervinrent pour sauver ce qui pouvait l’être.

Les Accords de Minsk II sauvent les meubles ukrainiens. Malgré l’arrogance des Ukrainiens dans les négociations de Minsk, c’est un diplomate français qui rappela à la partie ukrainienne que l’encerclement était réel et qu’il n’y avait plus rien à faire pour l’Ukraine, que de laisser faire la diplomatie européenne. Les diplomates fixèrent le cessez-le-feu au 15 février, tandis que les républicains annonçaient qu’ils acceptaient le repli des soldats encerclés à la condition qu’ils abandonnent tout leur matériel. Avant de partir, les Ukrainiens se livrèrent à des destructions et sabotages des infrastructures de Debaltsevo (14 février), ayant refusé les propositions républicaines. Sans respecter les Accords de Minsk, les Ukrainiens tentèrent de forcer le passage (15-18 février). De nombreux matériels furent perdus ou détruits, des unités décimées, les FAU laissant beaucoup de morts et des prisonniers dans l’opération. Passant à l’offensive et étant sur leur talon, les forces républicaines entrèrent dans Debaltsevo (17 et 18 février). La bataille se terminait par une victoire stratégique des deux républiques insurgées du Donbass. Environ la moitié des forces initiales de l’Ukraine quittèrent le chaudron. Plusieurs dizaines de corps furent ensuite remis à l’Ukraine, déplorant de nombreux portés disparus, certains ne furent retrouvés que des mois plus tard, alors que la bataille s’était déroulée dans un contexte climatique de neige et de grands froids. L’ADN fut parfois nécessaire pour identifier les cadavres ukrainiens, avec des procédures s’étalant jusqu’en 2016. Enfin, une centaine de prisonniers resta au mains des républicains.

La propagande ukrainienne : manipulations et mensonges sur les pertes de l’Ukraine. Dès cette date, une intense manipulation des médias fut lancée en Occident et en Ukraine. Les Accords de Minsk furent mis en avant, avec l’arrivée d’observateurs de l’OSCE. L’attention du public occidental fut dirigé vers les accords, mettant en scène abondamment les rôles « majeurs » de François Hollande et Angela Merkel. La victoire républicaine de Debaltsevo fut alors glissée sous le tapis et occultée. En Ukraine des déclarations commencèrent à apparaître sur un décompte des pertes militaires (février-mars 2015). L’Ukraine avoua… 179 morts et revendiqua 2 911 soldats républicains tués (jusqu’au 15 février) et 868 autres dans les jours suivants. Selon cette rhétorique proche de l’absurde, 1 soldat ukrainien serait tombé pour 21 républicains. Un rapport incroyable de pertes, le mensonge était gros, mais inonda l’opinion ukrainienne. Selon les déclarations entre 110 et 267 soldats ukrainiens auraient été tués… la plupart par des tirs amis de l’Ukraine (60 %). Pour transformer la vérité, les Ukrainiens réduisirent les forces engagées à 2 500 hommes, se battant avec 1 char contre 3, et 1 canon contre 4, assaillis par 8 fois plus de soldats républicains… Plus tard vînt aussi l’affirmation de l’engagement de forces militaires russes. Pour ma part, je rencontrais dans le Donbass des vétérans de la bataille (en septembre 2015), qui me montrèrent de nombreuses vidéos des combats. Selon eux, la bataille avait été meurtrière des deux côtés avec des combats de blindés.

Les conséquences de la bataille de Debaltsevo. La bataille eut un retentissement énorme dans le Donbass et le monde russe, mais aussi à l’international. Elle permit même d’attirer l’attention du monde pour un court instant sur l’insurrection du Donbass. La victoire fut la fierté des troupes républicaines et solidifia les deux républiques. Leurs combattants ayant engrangé une série de victoires militaires, toute la population s’enthousiasma, mais aussi se rassura. Du côté de la population des Russes ethniques d’Ukraine, du Donbass occupé, en passant par Odessa ou Kharkov, la défaite ukrainienne ne put être cachée par la presse de Kiev. Ce fut la raison d’efforts hystériques de propagande déployés par l’Ukraine. En France, des « journalistes » vinrent à la rescousse sur le thème de « Il faut sauver l’armée ukrainienne », comme l’improbable Paul Gogo qui écrivit un article pour que « de l’aide humanitaire » soit envoyée à l’armée ukrainienne…

Du point de vue strictement militaire, la bataille en termina définitivement avec l’ambition de Kiev de liquider le Donbass, de réprimer les populations et d’écraser l’insurrection. L’Ukraine, vaincue dans les batailles des Frontières, de l’aéroport de Donetsk et de Debaltsevo avait été incapable, malgré les espoirs occidentaux, de vaincre l’insurrection. De fait, même avec le gel du front et le piège à long terme des Accords de Minsk, la victoire permit la pérennisation des républiques de Lougansk et Donetsk. Le temps gagné par l’Ukraine pour se préparer à une confrontation générale, le fut aussi pour les républiques. Elles purent finirent l’organisation de leurs administrations, fonder des États, un service postal, un service des immatriculations, des ministères et bientôt purent distribuer des passeports. L’Ukraine qui avait l’initiative stratégique dans la guerre, perdit cette dernière pour de nombreuses années.

Mais la bataille fut le déclencheur des Accords de Minsk II, un piège ensuite avoué par François Hollande et Angela Merkel après 2022. Même stratégique, la victoire était restée incomplète, les diplomates retenant les forces républicaines, empêchant d’achever et de porter le coup de grâce aux forces ukrainiennes. Les accords empêchèrent aussi les républicains d’exploiter la victoire, dans une poursuite de l’effort. Dès les Accords de Minsk, les Canadiens, les Américains, les Britanniques et les Suédois décidèrent l’entraînement et la formation de soldats ukrainiens (78 000 entre 2015 et 2021). L’opération canadienne UNIFIER fut signée et lancée avec l’Ukraine dès le 24 février 2015. Fait méconnu, la France s’associa à ce plan discrètement. Le même jour, le Royaume-Uni lança une opération similaire, l’opération ORBITAL. Les Britanniques financèrent même la formation de plusieurs unités, dont la 36e brigade d’infanterie de marine (2017). D’autres acteurs devaient encore entrer en lice pour préparer l’Ukraine à une guerre contre la Russie.

Du temps fut-il gagné également par la Russie pour se préparer à cette guerre ? Cela est rarement dit, mais ce fut très certainement le cas. Toutefois, il est juste de dire que la Russie joua la carte de la « Paix » des Accords de Minsk. L’Occident lui, de la France, aux USA, en passant par l’Allemagne ou le Royaume-Uni jouèrent la carte de la guerre… en souriant aux Russes et dans un mensonge aujourd’hui dévoilé. Une chose est certaine, devant l’histoire la Russie restera « propre », debout et dans l’honneur. A très long terme, ce fait restera dans les livres d’histoire, ainsi que celui que les Occidentaux avaient usé de tromperies, de manipulations et de mensonges… L’avantage immédiat de ce mensonge étant passé, il ne restera pour l’Occident que le déshonneur et la vilenie de leurs manœuvres souterraines. Il sera impossible d’effacer cette tâche indélébile. Pour l’Ukraine, malgré le déni, la bataille fut une sévère défaite. Pour le Donbass républicain, Debaltsevo restera à jamais le symbole de victoire et de résistance, face à l’oppression de Kiev.

IR
Laurent Brayard - Лоран Браяр

Laurent Brayard - Лоран Браяр

Reporter de guerre, historien de formation, sur la ligne de front du Donbass depuis 2015, spécialiste de l'armée ukrainienne, du SBU et de leurs crimes de guerre. Auteur du livre Ukraine, le Royaume de la désinformation.

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