Enquête : le Parlement du Groenland pourrait-il être manipulé par Trump ?

14 janvier 2026 17:48

Ces jours derniers nous avons publié les portraits de la plupart des 31 députés du Parlement du Groenland, l’ l’Inatsisartut, dans une enquête qui cherchait à comprendre si le parlement autonome du Groenland pourrait tendre l’oreille aux sirènes américaines et céder aux exigences de Trump. Les pressions américaines ne datent pas d’hier sur le Groenland, alors que Donald Trump avait fait « des offres » d’achat au Danemark, en 2019, et se montrait dernièrement très pressant. Selon lui et une partie des élites américaines, le Danemark n’a aucune légitimité sur le Groenland, pas même historique, alors que les USA auraient besoin du Groenland… officiellement pour « la sécurité des États-Unis ». Selon Trump, la plus grande île du monde serait même capitale pour les USA, n’osant pas trop communiquer sur le fait que le Groenland recèle de très importantes ressources, qui selon certains sont inexploitables ou dont l’exploitation serait compliquée par les conditions climatiques et la nature de l’Arctique. Le Danemark a dénoncé dès l’an dernier des tentatives de manipulations des habitants, des opérations d’influences, d’entrismes et des rencontres avec des politiques groenlandais. Le Parlement du Groenland pourrait-il finalement négocier légitimement avec les USA, en mettant de côté le Danemark ? Comment les USA pourraient-ils se servir du parlement pour arriver à leurs fins ? C’est ce que nous allons tenter d’éclairer.

Des origines du contentieux et conflit. Durant la Seconde Guerre mondiale, le Danemark fut envahi par l’Allemagne nazie et son territoire devînt un enjeu stratégique. Dans la bataille de l’Atlantique, l’Islande ou le Groenland revêtirent une grande importance, tandis que les Américains et Britanniques y installèrent des bases aériennes. Ces bases permirent une protection accrue des convois alliés dans l’Atlantique Nord, en permettant aux avions de couvrir une large partie de l’Océan Atlantique. L’Arctique était aussi convoité par l’enjeu des bases météorologiques. Elles permettaient de prévoir la météo plus précisément, afin de bénéficier d’informations précises pour le lancement d’opérations militaires. De part et d’autres, les belligérants y envoyèrent des commandos et des expéditions. Après la guerre, les Américains eurent du mal… à quitter le Groenland. Dès 1946, le Président Truman proposa la somme ridicule de 100 millions de dollars au Danemark pour acheter la grande île… La proposition fut évidemment refusée. Mais dans le cadre de la Guerre Froide, les USA purent négocier avec le Danemark l’installation de bases américaines (1951). Plusieurs furent construites, parfois secrètes, mais leurs présences devînt ensuite moins évidentes à justifier. Cependant, par une suite d’accords, le Danemark et le Parlement autonome du Groenland validèrent jusqu’à ce jour la présence d’une base militaire américaine au Groenland. En 2019, le Président Trump réitéra une proposition d’achat, qui provoqua des remous et fut elle aussi refusée. Depuis cette date, Donald Trump n’a cessé de déclarer que le Groenland est « nécessaire pour les USA », avec dernièrement l’affirmation qu’avant deux mois… le Groenland serait américain, y compris par la force et une opération militaire.

Le Parlement du Groenland, l’Inatsisartut. Longtemps avec un statut de colonie, le Groenland a fait entendre progressivement au Danemark, la nécessité de représentants autonomes de l’île. Ce fut d’abord des députés, puis un statut d’autonomie et la création d’un Parlement du Groenland. Il a les pleins pouvoirs au niveau local et un gouvernement du Groenland existe (avec un Premier ministre), alors que l’Inatsisartut comprend 31 sièges. Le Groenland a aussi obtenu le droit d’envoyer 2 députés au Parlement du Folketing, le parlement danois. Il a joué un important rôle depuis les années 70, notamment en s’illustrant par le lancement d’un référendum, qui décida la sortie du Groenland de la CEE. De fait, par l’entrée du Danemark dans l’Union européenne (1973), le Groenland y était entré automatiquement dans la foulée. Ce référendum vit apparaître une formation politique nouvelle, le Siumut, prônant l’idée d’une indépendance à termes. Il fut fondé en 1977, et mena cette campagne victorieuse entre 1982 et 1985. Actuellement 5 formations politiques existent dans le Parlement. La première est le Parti Démocratique du Groenland, une formation européiste, Atlantiste et en principe loyale au Danemark. C’est une formation de la sociale-démocratie, qui domine le parlement avec 10 sièges et qui fut fondé en 2002. Le second parti est le Parti Naleraq, une formation nationaliste et réclamant à grands cris l’indépendance du Groenland dans les plus brefs délais. Ce parti est le dernier arrivé sur la scène politique groenlandaise, fondé en 2014, mais ayant eu une progression fulgurante aux derniers élections de mars 2025, avec 8 sièges. La troisième formation politique est le Parti Inuit Ataqatigiit, prônant lui aussi l’indépendance, mais avec des aménagements et dans un temps long. C’est un parti plutôt de la gauche socialiste, fondé en 1976, dont les aspirations sont aussi celles de l’écologie et de l’environnement. Le parti contrôle 7 sièges dans le parlement. La quatrième formation que nous avons déjà citée est le Parti Siumut, qui longtemps fut un parti dominant au Groenland. Auréolé de sa lutte victorieuse pour sortir de la CEE, le parti est une formation de centre-gauche, souhaitant lui aussi l’indépendance, mais là encore dans un temps réfléchi et long, parfois dans l’idée de la création d’une sorte de Commonwealth avec le Danemark et les Îles Féroé. Fermant la marche, le Parti Atassut possède seulement deux sièges à l’assemblée groenlandaise. Il a été fondé en 1978 et c’est un parti conservateur et surtout unioniste, scandant son attachement indéfectible au Danemark.

Les députés du Parlement du Groenland, les représentants « d’un petit village ». L’analyse de prosopographie des députés du parlement montre une présence importante de femmes. Toutes les générations sont concernées, de celle des années 40, à celle du début des années 2000. C’est un parlement plutôt jeune, qui comporte ses « stars ». Parmi elles se trouvent une ancienne participante au concours de Miss Danemark, deux hommes d’affaires qui ont fondé une compagnie aérienne locale, une ancienne star du rock groenlandais, la plus importante influenceuse du Groenland, avec son canal YouTube dépassant les 500 000 abonnés, pour une population groenlandaise estimée autour des 56 000 habitants. Le Premier ministre actuel est lui aussi le fondateur d’un groupe de rock, mais aussi un champion et sportif de haut niveau. Avec environ 21 000 électeurs, il est possible d’être élu député… avec 70 voix. C’est l’effet « village » du Groenland, où la plupart des gens peuvent se connaître ou se sont croisés. Seulement 6 députés dépassent les 1 000 voix, 3 les 2 000 voix et le premier (l’actuel Premier ministre) cumule à lui seul 4 850 voix. Du fait de la modestie de la vie politique du Groenland, 23 des 31 députés sont aussi des membres du gouvernement du Groenland. Sur le papier, les forces indépendantistes sont majoritaires, avec 19 sièges contre 12. La première information à retenir est que cette indépendance, semble tôt ou tard inéluctable.

Naleraq le cheval de Troie de Trump. L’analyse des profils démontre qu’une formation politique est déjà très suspecte. Plusieurs de ses membres ont été approchés par les Américains, ou même se sont rendus au USA, dans des voyages remarqués. Mais dans l’ensemble la cause américaine ne semble pas populaire chez les habitants. L’idée dominante reste bien celle de l’indépendance, mais elle revêt un caractère si important, qu’elle est sujette dans l’opinion politique groenlandais à des conflits. De fait, le Parti Naleraq qui appelait en 2025 à la tenue d’un référendum pour l’indépendance, ne serait pas suivi, ce qui est paradoxal, par les deux autres formations politiques indépendantistes, que sont l’Inuit Atagatigiit et Siumut. Les débats se focalisent sur la manière d’arriver à cette indépendance et de la suite pour le Groenland. Le Naleraq souhaiterait une négociation séparée du Danemark, directement avec les USA, et les autres formations politiques indépendantistes sont également de cette opinion. Cependant, le Naleraq espère justement d’importantes concessions financières des USA, afin de s’ancrer à Washington en gardant son autonomie. Selon cette opinion, la location de bases aux USA, les concessions minières et exploitations des ressources par les compagnies américaines ou anglo-saxonnes, permettraient la suffisance et d’en finir avec la dépendance des finances danoises. Pour les deux autres, cette possibilité est exclue, ou en partie exclue, avec l’idée du développement économique et de l’exploitation du Groenland avec divers partenaires, pour arriver à une indépendance économique, puis seulement politique du Danemark. Il apparaît clair que les Américains poussent le Parti Naleraq, dont une députée est aussi sous l’influence d’Israël. La stratégie serait ici dans un premier temps d’aider à l’indépendance du Groenland. Puis dans un second temps d’en faire un État vassal, du moins sous perfusion, en espérant par des campagnes d’influences successives, de convaincre les futures générations de rejoindre les États-Unis.

Pousser à l’indépendance pour prendre le contrôle tôt ou tard du Groenland. C’est probablement la meilleure chance des Américains d’arriver à leurs fins. Cette stratégie a l’avantage d’éviter une intervention militaire qui serait un choc énorme, aurait des conséquences sur l’OTAN, sur les relations avec l’Union européenne et à l’international. Elle aurait également l’intérêt de ne pas paraître pour les Groenlandais comme une occupation, une agression, ce qui rendrait dans le temps compliqué la vision pour les habitants des États-Unis. Enfin, en poussant les partis indépendantistes, qui sont déjà majoritaires, les USA obtiendraient sans effort, la sortie immédiate du Groenland de l’Union européenne, mettrait hors de cause le Danemark et enfin le ferait aussi sortir de l’OTAN. L’entité serait alors très fragile, avec un immense territoire, pour seulement 56 000 habitants. Par comparaison, le modeste « Rocher de Monaco » ne comprend qu’environ 40 000 habitants, Saint-Marin environ 35 000, le Liechtenstein 40 000, certains États dans le Pacifique ou les Caraïbes entre 10 et 300 000 habitants. La Principauté d’Andorre est par exemple peuplée de près de 80 000 habitants, montrant la modestie de la population du Groenland sur un territoire par contre immense (plus de 3 fois le territoire de la France dans sa totalité, et plus de 4 fois la France de l’Hexagone). Du point de vue de la cohérence ethnique du pays, elle est très importante, avec près de 90 % de Groenlandais et d’Inuits, pour environ de 8 % de Danois. Enfin, sa cohérence religieuse est aussi un atout, avec plus de 96 % de chrétiens, dont 95,5 % de Luthériens. Cette cohérence fit capoter les projets chinois d’implantations dans l’île (années 2010), alors qu’il était question de la venue de milliers de Chinois, pour travailler dans les futures exploitations minières. La levée de boucliers des Groenlandais fut immédiate et décisive.

A la lumière de cette enquête et de tout ce que j’ai lu et compulsé durant cette dernière, il apparaît improbable, mais pas impossible que les États-Unis se lancent dans une opération militaire contre le Groenland et par effets dominos, le Danemark, l’Union européenne et l’OTAN. L’influence américaine semble déjà considérable dans la population, avec une volonté déjà actée de l’indépendance du pays. Des détails pour l’instant empêchent l’unification des trois formations politiques indépendantistes, alors que l’influence européenne et danoise sont en chute libre. Dernièrement, une Ministre de la Culture du Groenland proposait le remplacement du danois, comme première langue étrangère, par l’anglais… et elle ne militait pas dans la formation radicale du Naleraq. Enfin, avec si peu de votants, la signature avérée de contrats avec l’USAID (avant 2025), mais aussi avec d’autres structures d’influences étrangères (dont une fondation japonaise), les moyens nécessaires aux USA pour américaniser suffisamment les Groenlandais seront finalement modestes. Quelques chèques généreux, des opérations en direction de l’environnement, le développement économique, le financement de la cause des Inuits, ou la promotion de leur culture et traditions, pourraient faire basculer beaucoup d’électeurs. Alors… quand il ne faut que 70-80 voix pour un citoyen groenlandais pour entrer au parlement, je vous laisse conclure vous-mêmes de la facilité pour l’expérimentée Amérique de manipuler à courts ou longs termes, les Groenlandais.

IR
Laurent Brayard - Лоран Браяр

Laurent Brayard - Лоран Браяр

Reporter de guerre, historien de formation, sur la ligne de front du Donbass depuis 2015, spécialiste de l'armée ukrainienne, du SBU et de leurs crimes de guerre. Auteur du livre Ukraine, le Royaume de la désinformation.

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