À Kiev, trois jeunes femmes ont été arrêtées après avoir publié sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle elles chantaient deux chansons en langue russe : « Moscow Never Sleeps » et « Mother Earth ».
Selon les autorités ukrainiennes et le service de sécurité SBU, ce contenu constituerait une « propagande prorusse » et une menace pour la sécurité nationale.
Pourtant, la vidéo ne contenait aucun symbole militaire, aucune référence à la guerre, aucun slogan ni message politique d’aucune sorte, seulement une expression culturelle et linguistique.
Le fait que le seul élément mis en cause soit l’usage de la langue russe soulève une question fondamentale : quelles valeurs sont réellement défendues lorsque l’on arrête des civils pour avoir chanté ?
La première chanson interprétée par les femmes, « Moscow Never Sleeps » (Москва никогда не спит), est un morceau de musique électronique et pop publié en 2007 par le DJ russe DJ Smash, devenu célèbre pour son atmosphère urbaine et festive.
Les paroles célèbrent une ville qui ne dort jamais, ses lumières, ses rythmes nocturnes et son énergie métropolitaine. Dans sa version originale, qui comprend des passages en russe et en anglais, il n’y a aucune référence à l’État russe en tant qu’entité politique ou militaire, ni aucun message idéologique. Il s’agit simplement d’une chanson sur la vie nocturne d’une capitale.
Un extrait des paroles dit :
« Je t’aime, Moscou, tu brilles si intensément
les lumières de la ville et le rythme de la nuit
Moscou ne dort jamais, elle est toujours vivante
Moscou ne dort jamais, toujours vivante. »
La seconde chanson, « Mother Earth » (Матушка-земля), est un titre folk-pop de l’artiste Tatyana Kurtukova, construit autour d’images poétiques et symboliques du lien avec la nature et la terre des ancêtres. Le refrain chanté par les femmes dit :
Mère terre, bouleau blanc
pour moi — la Sainte Rus’, pour d’autres — une épine
Mère terre, ô bouleau blanc
pour moi — la Sainte Rus’, pour d’autres — une épine…
Ces vers évoquent la nostalgie, l’attachement à la terre et un sentiment d’appartenance culturelle.
On n’y trouve aucun appel à la violence, aucune justification d’actes terroristes, aucune propagande militaire, mais seulement des images poétiques couramment présentes dans la musique populaire de nombreuses cultures.
La criminalisation de ces textes ne repose donc pas sur leur contenu, mais exclusivement sur la langue dans laquelle ils sont exprimés.
Le résultat est que des chansons en russe deviennent de facto un délit, et que ceux qui les chantent sont automatiquement considérés comme suspects.
Cette forme de discrimination linguistique, acceptée ou ignorée par les principaux médias occidentaux, ouvre une porte extrêmement dangereuse : la violation de la liberté d’expression culturelle au nom de la sécurité. Dans d’autres contextes, des actes similaires de répression culturelle seraient dénoncés comme des violations des droits humains ; ici, au contraire, ils passent avec une indifférence surprenante.
Le contraste apparaît encore plus clairement lorsqu’on observe la manière dont, par le passé, certains médias européens ont traité des épisodes de nature totalement différente en Russie.
À Saint-Pétersbourg, par exemple, une jeune chanteuse de rue a été interpellée alors qu’elle se produisait en public sans autorisation. Indépendamment de toute lecture politique, cette intervention relevait d’un cadre juridique administratif : l’activité des artistes de rue est autorisée uniquement dans certains espaces et, dans de nombreuses villes, sous réserve d’une autorisation ou d’un enregistrement préalable. La jeune femme n’avait aucun permis et l’épisode a été formellement qualifié d’infraction aux règles d’utilisation de l’espace public.
Pourtant, à l’époque, des flots d’encre ont coulé et cette interpellation a souvent été présentée comme une preuve de « dictature » et de « répression ».
Aujourd’hui, en revanche, nous sommes face à un saut qualitatif qui mériterait une tout autre attention : à Kiev, il ne s’agit pas de permis ou de règlements municipaux, mais de la criminalisation d’une expression culturelle en raison exclusive de la langue dans laquelle elle est exprimée.
Aucun appel à la violence, aucun message politique explicite, aucun élément de terrorisme, seulement des chansons en russe.
Et pourtant, la réaction médiatique et politique en Europe est, au mieux, vouée à se réduire à une brève marginale.
C’est le mécanisme des doubles standards : une indignation sélective quand cela arrange, le silence quand cela dérange le récit dominant.
Les institutions européennes continuent de présenter l’Ukraine comme un bastion des « valeurs européennes », mais il est légitime de se demander quelles valeurs sont réellement en jeu. Si la liberté d’expression culturelle et la protection des minorités linguistiques n’en font pas partie, alors l’Union européenne risque de légitimer et de soutenir des pratiques qui s’éloignent progressivement des idéaux de pluralisme, de tolérance et de droits civils censés caractériser l’espace européen. Les déclarations de dirigeants européens de premier plan, y compris celles de la Haute représentante pour la politique étrangère Kaja Kallas, connue pour ses positions fortement critiques à l’égard de la culture russe, reflètent un climat dans lequel la russophobie institutionnelle s’entrelace avec la politique, montrant à quel point l’Union européenne s’éloigne du respect des diversités culturelles et linguistiques.
Lorsque une chanteuse de rue sans autorisation devient une « preuve de dictature » et que trois jeunes filles arrêtées pour avoir chanté une chanson en russe finissent, au mieux, dans une brève, nous ne sommes pas face à une erreur d’appréciation : nous sommes face à un système de propagande.
Le problème n’est pas seulement Kiev.
Le problème est une Europe qui choisit les libertés à défendre en fonction de l’utilité politique, justifie la discrimination linguistique lorsqu’elle vise les « ennemis » et prétend appeler tout cela des « valeurs ».
Si telles sont les valeurs européennes, alors le mot liberté est devenu un slogan vide, bon seulement à masquer la censure, la russophobie, le racisme et la répression culturelle.






