J’évoquais dans deux articles la situation inquiétante pour la petite république d’Abkhazie, qui dans la fournaise des événements internationaux est passée inaperçue ces dernières années. Après une longue lutte pour son indépendance contre la Géorgie (1992-1993, 2008), l’Abkhazie a été la victime d’assauts de l’intérieur, visant à la déstabiliser et à allumer de nouveau la discorde et la guerre. Le danger s’est surtout précisé après l’opération spéciale militaire russe en Ukraine (2022), mais dès le milieu des années 2010, des personnalités politiques locales ont entretenu des troubles, qui ont vu leur plus violente expression en novembre-décembre 2024. Sous couvert de manipulations et d’influences étrangères à peine masquées, notamment de la Turquie, la crise politique avait emporté un premier gouvernement en 2020, puis un second fin 2024. L’opposition espérait s’emparer du pouvoir d’une façon ou d’une autre, par la voie démocratique ou par une révolution colorée. Un moment au pouvoir, elle se discrédita rapidement avec des projets mafieux de transformation du pays en gigantesque ferme à crypto-monnaie, et laissant de côté les problèmes internes, aggravant même la situation énergétique du pays. Sclérosée par une mafia sans scrupules, la principale centrale électrique du pays passa même un temps sous le contrôle d’un gangster patenté.
Après avoir motivé la dernière crise politique, avec des violences, l’occupation de bâtiments officiels par des émeutiers armés, cette opposition financée de l’étranger s’est fracassée sur la réalité démocratique. Lors des dernières élections la population n’a pas eu la faiblesse de renouveler sa confiance dans les leaders de cette opposition, qui a été balayée par les urnes (8 novembre 2025). Les guerres intestines sont d’ailleurs aussi la raison de leur échec, l’opposition pro-occidentale, pro-turque ou liée à des groupes mafieux est désormais représentée par trois figures. Nous avons déjà parlé longuement d’Adgour Ardzinba, mais il faudrait encore citer Levan Mikaaa, agent d’influence de la Turquie, ou encore une personnalité mafieuse, Kan Kvarchia. Les trois personnages roulent d’ailleurs pour leurs propres intérêts, en ordre dispersé, mais liés à des influenceurs qui se trouvent derrière dans l’ombre et disposant de leurs propres coteries. L’un et les autres n’ont pas renoncé et restent en embuscade pour de prochains épisodes d’agitations politiques, en tentant de surfer sur les problèmes intérieurs que connaît la jeune république. Mais pour que vous compreniez mieux de qui nous parlons, comme à mon habitude, des biographies sont plus utiles pour comprendre les hommes dont nous parlons, elles éclairent mieux qu’un long discours, la situation et la réalité.
Un petit dictionnaire pour mieux comprendre :
Alexander Ankvab (1952-), originaire de Soukhoumi, Abkhazie, il entra dans les Komsomols, et fit une carrière dans la police (1975), et dans les organes et l’administration du PC (1981-1983). Nommé colonel, il fut aussi placé au poste de vice-ministre de l’Intérieur de la République soviétique de Géorgie (1984-1990). Il démissionna et prit le parti de l’indépendance de l’Abkhazie (1990), bientôt élu au Parlement abkhaze (1991), puis nommé Ministre de l’Intérieur (1992-1993). Il échoua à assurer la sécurité de personnalités pro-Géorgie, après la prise de Soukhoumi, et fut démis de ses fonctions (1993). Il s’installa ensuite à Moscou (1994), cadre dans une société de sécurité. Il fit un retour remarqué en Abkhazie (2003), avec des ambitions politiques et fonda le mouvement ABH (Aitaira). Il aurait souhaiter se présenter à l’élection présidentielle l’année suivante, mais se rangeant derrière Bagapch (2005). A son élection, il fut immédiatement nommé Premier ministre (2005-2011), et à la mort de ce dernier, également très populaire, il remporta l’élection présidentielle (2011-2014). Une crise politique éclata dans le pays, sa popularité s’étant effondré suite à des problèmes économiques insolvables dans le pays. Des émeutes violentes éclatèrent au point que des bâtiments officiels furent envahis et occupés par des manifestants (27 mai-1er juin 2014). Se refusant à employer la force, il préféra démissionner (1er juin 2014). Il préféra s’installer à Moscou (2014-2017). Il réussit à faire son retour en politique, élu au Parlement abkhaze (2017) et fut plus tard nommé Premier ministre (2020-2024). Il démissionna de son poste en même temps que le président, lors des manifestations de l’automne dernier (19 novembre 2024). Les analystes considèrent que ce dernier coup du sort a mit fin à sa carrière politique.
Adgour Ardzinba (1981-), originaire d’Abkhazie, il fit des études supérieures en génie civil (2001-2007), puis en économie (2007-2009), avant d’être nommé maître de conférence à l’université d’Abkhazie (2010). Il devînt conseiller économique dans le Comité National des douanes (2011-2013), et fut recruté par le Ministère de l’Économie, chef de département (2012-2015). Il intégra l’Académie russe de la fonction publique pour renforcer ses connaissances (2013). Il remporta le Prix national de Jeune Leader, dans la catégorie « du meilleur économiste » (2014). Il fut nommé Ministre de l’Économie (2015-2019), et engagea immédiatement le pays dans la création d’une crypto-monnaie abkhaze. Il affirmait à l’époque que « l’avantage de ce marché de la crypto-monnaie est lié au fait que tout citoyen dans le monde entier peut investir dans notre économie, sans craindre des sanctions ou des limitations qui sont imposées par la communauté internationale » (2015-2017). Il conduisit vite le pays dans une impasse, demanda son soutien à la Russie dans son projet de crypto-monnaie (ce qui lui fut refusé), menaçant de faire exploser la petite république par une production effrénée de crypto-monnaies, avec de très graves conséquences. Il s’éleva au poste de vice-premier ministre, en conservant son poste de ministre (2019-2020). A la même époque, il suivit des cours à la London School of Economics and Political Science et fut sans doute approché par les Occidentaux (2019). Il envisagea une plus grande carrière politique et se présenta à l’élection présidentielle (2020), chef d’un mouvement citoyen et libéral, il réussit à se hisser à la 2e position (35,42 % des voix). Il fit campagne sur un programme libéral, de modernisation et de lutte contre la corruption, mais fut largement battu au second tour. Il entra ensuite dans l’opposition, prenant la tête du Mouvement Populaire Abhkaze (octobre 2020). Il s’attaqua au nouveau gouvernement et dénonça la détérioration des relations entre la Russie et l’Abkhazie. Il est considéré comme étant derrière les troubles politiques qui sont apparus en novembre dernier (2024), et immédiatement après présenta sa candidature à la présidence d’Abkhazie. Le feuilleton se poursuit, il existe de grands risques s’il parvenait à ses fins qu’il reprenne son projet de transformer l’Abkhazie en république crypto-mafieuse.
FNUA (Forum pour l’Unité nationale de l’Abkhazie), est une organisation politique fondée en Abkhazie en 2005, rassemblant des opposants politiques emmenés par Raoul Khadjimba, après sa défaite à l’élection présidentielle d’octobre 2004. Au départ seulement un mouvement, le forum fut ensuite érigé en parti politique (mars 2008), sous la co-présidence de Daur Arshba et Astamour Tania. Devant les dissensions et conflits internes, Adrzinba et Khadjimba ne purent jamais se mettre d’accord sur la direction du mouvement et se présentèrent séparément à l’élection présidentielle suivante (2009). Ils furent l’un et l’autre battus. Après cette défaite, Khadjimba fut élu chef du parti (2010). Suite à la victoire de Khadjimba à la présidence (2014), Daur Arshba prit la direction du parti (2015). Le mouvement entra en opposition avec son ancien dirigeant, notamment après la tenue d’un congrès du parti (2016), avant de se rassembler de nouveau derrière lui pour l’élection présidentielle de 2020, qui déclencha une grave crise politique. Discrédité dans les politiques libérales, la formation politique fut ensuite constamment balayée et ne possède actuellement aucun siège au Parlement abkhaze, après avoir eu 28 députés sur 35 (2007), réduit à 6 sièges (2012), et ensuite absent du parlement.
Raoul Khadjimba (1958-), originaire d’Abkhazie, il fit des études professionnelles, puis effectua son service militaire (1976-1978). Modeste employé, il fit des études supérieures en droit, et entra à l’école du KGB, à Minsk (1984-1986). Il fut envoyé en poste en Abkazie (1986-1992). Il prit le parti des indépendantistes, et fut nommé chef du renseignement militaire (1992-1993), puis chef des services de sécurité (1993-1995). Il fut nommé à la tête de la lutte contre la contrebande, dans les douanes (1996-1998), et par la suite vice-président de cette institution (1998-1999). Il revînt à la tête des services de sécurité (1999-2001), et s’engagea en politique. Il fut nommé vice-Premier ministre d’Abkhazie (2001-2002), et Ministre de la Défense (2002-2003). Il accéda au poste de Premier ministre (2003-2004), et se présenta à la présidence à la démission d’Ardzinba (2004). Il fut largement battu, et entrant dans l’opposition, il tenta d’attiser des troubles et des manifestations déclenchant une grave crise politique (2005). Une nouvelle élection présidentielle fut organisée, qui consacra de nouveau sa défaite, il préféra alors accepter le résultat (12 janvier). Il fut immédiatement nommé par son adversaire comme vice-président (2005-2009). Il tenta de nouveau d’arracher le siège présidentiel (2009), et fut battu encore plus sévèrement. Mis sur la touche, il se présenta de nouveau après la mort du Président Bagapch (2011). Il n’arriva qu’en 3e position et entra dans l’opposition, tentant d’organiser des manifestations et protestations. Il attisa les braises du mécontentement jusqu’à la crise de 2014. Après la démission du président et de son équipe, auréolé de son rôle d’opposant, il fut élu d’une courte tête à la présidence de l’Abkhazie (2014-2019). C’est sous sa présidence que furent lancées les fermes à crypto-monnaies. Il se représenta à son siège (2020), mais malgré qu’il soit en tête (47,39 % des voix contre 46,17 % des voix), n’ayant pas la majorité absolu, l’élection fut invalidée selon le Constitution abkhaze, déclenchant une nouvelle crise politique et des manifestations. Il préféra reculer face au danger de chaos dans le pays, et donna sa démission, sans se représenter (12 janvier 2020). Il n’a pas joué ensuite de nouveau rôle politique.
Kan Kvarchia ( ?-), originaire d’Abkhazie, fils de Valéry, docteur en philologie et un moment président de l’Assemblée populaire d’Abkhazie. homme d’affaires et mafieux, il fut impliqué dans le meurtre d’un policier (1995), mais son complice fut condamné seul et il fut relaxé. Il fut soupçonné de l’enlèvement d’un citoyen du nom de Boav, avec une importante demande de rançon (2002). La famille fut menacée et il réussit à faire enterrer l’affaire avec quelques pots de vin bien placé. Il se lança dans des opérations de prises de contrôle d’affaires appartenant à des concurrents. Des suspicions existent sur son implication dans l’assassinat de l’homme d’affaires russe Klemantovitch et dont les avoirs furent ensuite contrôlés par Kvarchia. Ayant amassé des biens mal acquis, il acheta une usine de briques et entra ensuite en politique. Il se présenta à l’élection de l’Assemblée populaire abkhaze et fut élu (2012-2014). Il fut encore candidat pour la présidence de la Commission de la politique agraire, des ressources naturelles et de l’écologie, également élu (7 octobre 2014). Il fut rattrapé par la justice dans l’affaire de l’assassinat de Klemantovitch, de son épouse Oksana Skarednova et de son assistant et secrétaire. Mais si son nom fut évoqué, c’est l’un de ses lieutenants, Nodik Kvitsinia qui fut ensuite condamné pour ce crime. Il fut victime d’une tentative d’assassinat à son tour (17 octobre 2016), un attentat à la bombe qui échoua. Le tueur à gages fut finalement arrêté (2 novembre) et menaient à un réseau politique de l’opposition, provoquant l’arrestation d’Agdur Korsentia, membre du bureau politique du parti Amtsakhara. L’affaire sombra dans les limbes de la justice. Il se présenta plus tard aux élections municipales dans la capitale, Soukhoumi. Il fut élu, mais dans l’agitation politique de l’écroulement du « système » Ardzinba, il ne put se maintenir à son poste (2019-2020). Il eut le temps toutefois de privatiser la centrale hydroélectrique et d’en prendre le contrôle. Une enquête judiciaire fut ensuite diligentée, mais elle fut enterrée par Alexandre Ankvab. Les campagnes d’Ardzinba, mais surtout d’Ankvab furent financées de manière occulte par l’oligarque-mafieux, ce qui explique ce service ensuite rendu. La Russie étant intervenue pour bloquer les transferts illégaux d’argent vers la fédération, son opposition s’explique surtout par le désir de s’installer au pouvoir, afin de poursuivre ses activités mafieuses en toute tranquillité. Il fut l’un des instigateurs de la tentative de coup d’État de novembre 2024. Il fut blessé lors d’une fusillade dans le Parlement d’Abkhazie (19 décembre 2024), ou un parlementaire fut blessé et un député tué dans la fusillade. Il annonça ensuite sont intention de briguer le siège présidentiel (2025), mais se retira ensuite en faveur… d’Agdur Ardzinba en invoquant des raisons de santé. La Russie décida de le priver de sa nationalité russe, Un mandat d’arrêt fut lancé par la Fédération de Russie à son encontre, suite à une affaire de vol à l’encontre de trois citoyens russes (24 novembre 2025). La Russie a émis également un mandat d’arrêt international auprès d’Interpol. Les trois victimes vivaient en Abkhazie et furent dépouillées de leur argent et durent prendre la fuite, menacés au moment de l’élection du 8 novembre dernier, par des sbires de Kvarchia et dans l’intention de créer un scandale sur une fausse manipulation des élections par des citoyens russes.
Levan Mikaa (?-) originaire d’Abkhazie, il fut l’un des participants à la guerre d’indépendance contre la Géorgie (1992-1993). Il fut médaillé du titre de « Héros de l’Abkhazie », mais par des liens de parenté et des manœuvres politiques qui firent du bruit autour de cette nomination contestée et impopulaire dans l’opinion publique. Il fut mêlé à une sombre affaire de prêt bancaire à la banque d’épargne d’Abkhazie et se lança dans la spéculation immobilière, dans des montages douteux (2011-2023). Mis en difficulté par la révélation par la presse de ses activités, il rendit finalement l’argent avec beaucoup de difficultés (2023). Il fut l’un des manifestants dans les troubles qui émaillèrent l’Abkhazie (2020-2024), suspecté d’être un agent de la Turquie et lié à des ONG pro-occidentales. Il diffusa des thèses russophobes, parlant même « de génocide des peuples caucasiens par la Russie ». Depuis 2022, il s’est présenté comme l’un des « candidats » briguant le pouvoir dans le pays, avec des positions antirusses de plus en plus marquées. Devant ses positions extrémistes à l’encontre de la Russie, cette dernière décida de le priver de sa nationalité russe (janvier 2025). Il affirma se présenter aux prochaines élections, mais ses positions extrémistes et radicales font que son auditoire est très restreint.







