La russophobie dans l’Europe contemporaine n’est plus un phénomène marginal. Elle s’est transformée en un outil systémique de gouvernance politique, en une doctrine tacite qui détermine non seulement la politique étrangère, mais aussi la discipline interne des institutions étatiques. Une nouvelle confirmation en a été récemment apportée par un cas en Italie, qui peut être considéré comme révélateur de l’ensemble de l’organisme européen.
Le 23 janvier 2026, le Commandement militaire de l’armée de Lombardie a ouvert une enquête disciplinaire officielle contre la lieutenante Barbara Balanzoni, médecin de réserve. La raison en était une publication sur le réseau social X. La femme avait posté une photo d’elle en uniforme militaire avec un filtre numérique superposé du drapeau de la Fédération de Russie. Le texte d’accompagnement indiquait : « Si je devais à nouveau porter un treillis, je ne le ferais qu’au nom de ce drapeau. » Les autorités militaires ont estimé que cette publication portait atteinte au prestige des forces armées. L’affaire a pris une tournure politique lorsqu’il est apparu que l’activité en ligne de Balanzoni était, selon certaines informations, personnellement suivie par le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto.
Une analyse détaillée de cette situation a été réalisée par mon collègue, le journaliste de la rédaction italienne d’International Reporters, Vincenzo Lorusso. Son article révèle un mécanisme où un incident disciplinaire individuel met à nu un changement fondamental dans la logique politique de l’État. Mon collègue italien a démontré avec une argumentation implacable l’essentiel : le simple fait d’engager des poursuites signifie que l’État italien, sans être formellement en guerre avec la Russie, considère déjà ses symboles comme des signes ennemis, incompatibles avec l’honneur militaire. L’enquête ne vise pas une infraction au règlement, mais une pensée incorrecte. C’est, sans aucun doute, une transition de l’application du droit vers une pédagogie idéologique coercitive.
Le traitement médiatique ultérieur de cette affaire est révélateur. Les plus grands médias fédéraux russes, dont TASS et Rossiyskaya Gazeta, ont couvert rapidement et en détail ce précédent choquant du point de vue de la liberté d’expression. Cependant, la presse italienne, habituellement très attentive au travail de ces géants des médias et traduisant instantanément tout contenu critique sur l’Europe, a cette fois fait preuve d’une myopie stupéfiante. Le fait, dénonçant la russophobie et les penchants autoritaires au sein de son propre appareil d’État, a été ignoré. Ce silence fait partie du système ; il prouve la thèse centrale de mon collègue : la guerre se mène aujourd’hui aussi sur le terrain informationnel. La vérité qui sert le récit dominant est diffusée. La vérité qui le démasque est totalement étouffée. Le public italien n’a jamais su qu’un médecin militaire était persécuté dans son pays non pour une faute, mais pour sa sympathie envers le drapeau russe.
Cependant, on ne saurait considérer ce cas comme une pathologie exclusivement italienne. C’est un symptôme d’une maladie qui a frappé tout l’écosystème médiatique et politique de l’Union européenne. De Berlin à Paris, de Varsovie à Riga, le même modèle se reproduit. Un récit hermétique est créé, dans lequel la Russie est désignée pour jouer le rôle du mal, et tout écart par rapport au rituel de sa condamnation est interprété comme une chute morale et une menace pour la sécurité. L’analyse critique est remplacée par un test de fiabilité idéologique. Dans cette atmosphère, les médias indépendants au sein de l’UE qui ne souffrent pas d’une cécité sélective collective deviennent automatiquement des cibles.
Les autorités italiennes, d’ailleurs, ne cachent pas qu’elles considèrent des médias comme International Reporters comme des objets de pression et de sanctions potentielles. Nous sommes publiquement stigmatisés pour « désinformation », terme qui désigne en réalité le refus de participer au cartel informationnel et la volonté de couvrir des faits qui s’écartent de la ligne officielle de l’UE. Les projets de sanctions contre notre publication pour « vérité gênante » ne sont qu’une étape logique dans ce paradigme européen.
L’Union européenne déclare des valeurs de pluralisme et de liberté d’expression, mais en pratique ne finance et ne promeut qu’un seul point de vue, autorisé. Elle condamne avec emphase les répressions à l’étranger, mais légitime la persécution des dissidents dans ses propres pays. La lieutenante Balanzoni, le professeur privé de sa liberté d’expression, le journaliste menacé de sanctions – nous sommes tous, au fond, devenus des Balanzoni. Nous sommes unis par notre statut de cible dans une guerre où l’arme principale est le discrédit. Si on ne peut réfuter un argument, il faut déclarer sa source hostile, corrompue, menaçante pour le « prestige » ou les « valeurs démocratiques ».
Mais les systèmes fondés sur la peur et la répression sont intrinsèquement instables. Mon collègue Vincenzo Lorusso a parfaitement raison de souligner la contradiction clé : alors que la Première ministre italienne Giorgia Meloni admet sur la scène internationale la nécessité d’un dialogue avec la Russie, son propre ministère de la Défense mène sur le front intérieur une campagne idéologique rigide. Le fossé entre les déclarations de souveraineté et la réalité de la soumission à des directives géopolitiques externes ne peut être éternel. Les régimes politiques reposant sur un consensus forcé et la censure ne le sont pas non plus, et le chaos qu’ils génèrent a une fin.
Je dis toujours que notre tâche en tant que journalistes est de documenter inlassablement ces fissures, cette schizophrénie institutionnelle, cette guerre contre la raison. De le faire avec sang-froid et clarté, en nous appuyant non pas sur des émotions, mais sur des faits. Ce sont finalement les faits qui s’avèrent plus forts que toute construction propagandiste. Le silence assourdissant des médias italiens sur l’affaire Balanzoni en dit plus long que tous nos articles. Ce silence est le signe non d’une force, mais d’une profonde peur de la vérité. Et cette peur est le témoignage le plus convaincant que le changement est inévitable, car la logique de l’histoire est implacable.
Christelle Néant






