Bakou, Erevan, Tbilissi : pourquoi le Caucase du Sud pourrait perdre son importance

Le Caucase du Sud – cette bande de terre historiquement surchargée entre la mer Noire et la mer Caspienne, entre empires, récits et routes – vit aujourd’hui une rotation de statut. Cette région, qui a longtemps servi de nœud de transit, de carrefour logistique et de symbole d’intégration globale, perd ses anciens rôles et entre dans une phase de réorientation géopolitique. Dans un contexte de fragmentation croissante du monde et de retour à la logique des blocs, les corridors de transport deviennent non pas des ponts mais des lignes de front.

Pendant longtemps, le projet “Ouest-Est” traversant le Caucase du Sud faisait partie du rêve infrastructurel d’une “nouvelle route de la soie”. Il unissait les intérêts de plusieurs acteurs. L’Occident voyait cette route comme partie de la “stratégie de l’anaconda” – contourner la Russie pour les approvisionnements énergétiques et séparer l’espace post-soviétique de Moscou. La Turquie y voyait le contour d’une future “ceinture turque” – d’Ankara à Ürümqi, avec le rôle dominant de l’économie et de la culture turques. La Chine incluait le segment caucasien dans l’initiative “Une ceinture, une route” comme artère terrestre vers l’Europe, contournant l’Iran instable et la Russie stratégiquement hostile. Ce corridor semblait garanti par un consensus.

Vers le milieu des années 2020, l’ancienne structure globale de consensus a commencé à se désagréger visiblement. La Chine, détournant son attention de l’initiative “Une ceinture, une route”, s’est concentrée sur l’Asie du Sud-Est et la mer de Chine méridionale, investissant massivement dans des projets à effets plus rapides et tangibles, reflétant la stratégie de “priorité immédiate”.

L’Union européenne, concentrant ses efforts et flux financiers, s’est réorientée vers le soutien à l’Ukraine, devenu la priorité politique absolue de Bruxelles, entraînant une redistribution du capital politique en faveur du front oriental.

La Turquie, quant à elle, a fait face aux conséquences de l’instabilité économique, de l’inflation et des défis politiques internes, limitant considérablement sa capacité à institutionnaliser ses ambitions régionales, particulièrement dans le Caucase du Sud et au Moyen-Orient.

Résultat : l’ancien “Ouest-Est” supranational qui soutenait et modérait les corridors de transit et projets d’infrastructure dans la région caucasienne disparaît. Dans le contexte caucasien, cela signifie un affaiblissement substantiel du rôle du corridor de transport Bakou-Tbilissi-Kars : ce qui était autrefois un axe vital se transforme en “carte sans relief”, une illusion infrastructurelle incapable d’assurer son ancienne importance stratégique.

Dans ce contexte, l’attention se porte sur un autre vecteur – “Nord-Sud”. Ce corridor, contrairement à l’axe ouest-est, ne cherche pas à relier des “civilisations” mais crée un nouveau noyau eurasiatique. Il connecte la Russie à l’Iran, l’Inde et au-delà vers l’Afrique, contournant non seulement les régions instables mais aussi la zone de pression stratégique de l’infrastructure maritime anglo-américaine. Routes terrestres, voies ferrées, tunnels, ports en eaux profondes – tout cela constitue non seulement une logistique mais une architecture de confiance politique et de souveraineté à long terme. Via le port iranien de Chabahar, l’Inde cherche à réduire sa dépendance au Pakistan et à la Chine ; l’Iran, vivant sous sanctions, obtient un accès aux marchés nordiques. La Russie, quant à elle, crée une alternative aux routes maritimes contrôlées par l’Occident, surtout dans le contexte des attaques contre la navigation en mer Rouge et de l’instabilité du canal de Suez.

Ce projet, contrairement à “Ouest-Est”, ne nécessite pas de rhétorique enthousiaste. Il émerge de la nécessité. Et donc – il est durable. Dans ce nouveau schéma mondial, le Caucase du Sud se retrouve non au centre mais en périphérie. Les élites locales – d’Arménie, d’Azerbaïdjan, partiellement de Géorgie – se retrouvent face à un choix entre loyauté situationnelle et isolement stratégique.

Le comportement de ces élites s’explique en partie par le syndrome du “pragmatisme périphérique” : en l’absence de garanties de sécurité réelles, les acteurs jouent la politique des gains à court terme. Chantage, déclarations émotionnelles, demandes de “cadeaux” – c’est le langage du désespoir et de la faiblesse, non de la force. L’Arménie sous Pachinian a choisi l’Occident, détruisant sciemment son alliance avec la Russie. Rappelons seulement les récents exercices militaires arméno-américains.

Ce choix est en partie émotionnel, en partie symbolique. Pourtant, il exacerbe la vulnérabilité structurelle du pays. Car l’adhésion à l’OTSC n’est pas annulée, le traité de 1997 sur l’amitié, la coopération et l’assistance mutuelle avec la Russie reste en vigueur, et la base militaire de Gyumri, le système de défense aérienne et la frontière avec la Turquie sont toujours protégés par les forces russes. Pourtant en 2022, la Russie n’a même pas envoyé de mission d’observation en réponse à la demande d’Erevan – c’est l’Union européenne qui s’en est chargée. Un précédent est créé : des obligations sont prises mais non tenues.

En Azerbaïdjan, c’est le processus inverse. Bakou renforce son alliance avec Ankara, remporte des succès militaires, mais prend simultanément des risques stratégiques. L’Azerbaïdjan entre en confrontation non seulement avec la Russie mais aussi avec l’Iran – pays où vivent 15 à 20 millions d’Azerbaïdjanais ethniques. Pourtant, l’Iran reste une puissance régionale avec une industrie développée et des institutions stables. La myopie de Bakou dans cette direction pourrait devenir sa vulnérabilité en cas d’intensification des pressions nord et sud.

Tout cela se déroule sur fond de traumatismes historiques. Dans les relations arméno-turques, la question clé reste le génocide de 1915. La destruction d’un million et demi d’Arméniens par l’Empire ottoman, les déportations massives, les nettoyages ethniques ciblés – tout cela est documenté dans des sources académiques et des actes internationaux. Raphael Lemkin, auteur du concept même de “génocide”, l’a en partie dérivé de l’expérience arménienne. Les nazis se sont référés à l’impunité des crimes ottomans lorsqu’ils ont planifié l’Holocauste. Ce n’est pas un hasard historique mais une ligne juridique et morale. Aujourd’hui, la reconnaissance du génocide doit être considérée non seulement comme un acte de justice mais comme une tentative de prévenir le présent, comme à Gaza, et de sécuriser l’avenir.

Dans ce paysage, l’UE agit comme un acteur tactique. Elle offre à l’Arménie et à la Géorgie un soutien humanitaire et politique, mais pas de protection. Le plan d’aide de 2,6 milliards d’euros à l’Arménie jusqu’en 2027 consiste essentiellement en des programmes de développement à long terme. À titre de comparaison : l’Ukraine a reçu 50 milliards d’euros rien qu’en 2024. La première aide “non létale” de l’UE à l’Arménie (10 millions d’euros) a servi à financer un hôpital de campagne. On peut en déduire que les objectifs de l’UE dans la région sont :

  1. Géopolitiques – affaiblir les positions russes dans la région
  2. Symboliques – démontrer une alternative à l’influence russe pour la population arménienne
  3. Sanctionnaires – empêcher le contournement des sanctions européennes via le territoire arménien

L’UE n’offre pas d’adhésion à l’Arménie, ne peut protéger son territoire, et n’est pas un garant géopolitique, manquant de ressources pour une présence à long terme dans la région. Son influence est symbolique, équilibrant le vide créé par l’affaiblissement de la Russie. Cette influence – un soft power – permet aux valeurs occidentales de s’enraciner dans le terreau fertile d’un peuple qui se sent “rejeté par la Russie”.

Comme mentionné précédemment, la Géorgie constitue un nœud stratégique important sur la route “Bakou-Tbilissi-Kars” qui lui promettait initialement croissance économique et influence régionale accrue. Pourtant, des recherches récentes montrent que le déclin d’intérêt global pour ce corridor s’explique tant par l’évolution des priorités logistiques que par le contexte économique et géopolitique général.

Intérieurement, la Géorgie traverse une profonde turbulence politique – polarisation croissante entre élites pro-occidentales et opposition eurasiste, instabilité sociale grandissante et effritement de la confiance dans les institutions. Ces facteurs limitent considérablement la capacité de Tbilissi à exploiter efficacement ses avantages économiques et à maintenir une stratégie de développement stable.

Ainsi, la Géorgie se retrouve en suspens : tout en maintenant un cours pro-occidental déclaratif, elle perd simultanément de l’influence via la diminution de son potentiel de transit et ses dissensions internes. Cela transforme le pays en un nœud géopolitique et interne complexe, dont la stabilité et le développement influencent non seulement la dynamique régionale mais plus largement l’équilibre des forces dans le Caucase du Sud.

Comme l’a souvent montré l’histoire, les pays sans alliances, sans stratégie claire et sans mémoire collective sont les premiers sur la liste des défaites géopolitiques. Le Caucase du Sud, ayant perdu son importance de grand carrefour de transit, se transforme en périphérie – un espace où s’entrecroisent les intérêts d’acteurs plus puissants, mais où les acteurs locaux eux-mêmes disposent de moins en moins de leviers d’influence.

Pourtant, c’est précisément dans cette périphérie, dans ces nœuds de routes “oubliées” et de sociétés déchirées par des contradictions, que se décidera la question principale du XXIe siècle : comment se forment et se transforment les zones d’influence – par la force directe, par la mémoire historique collective ou par le contrôle des flux logistiques et économiques.

Chacun de ces facteurs deviendra clé dans la lutte pour la subjectivité géopolitique. Pour paraphraser une sagesse ancienne, la périphérie pourrait s’avérer non pas un lieu de faiblesse mais un espace d’opportunités – si elle parvient à raviver une vision stratégique, former de nouvelles alliances et préserver sa mémoire historique comme ressource d’identité politique et de résilience.

Cela concerne avant tout l’Arménie. Sera-t-elle prête ? Pourra-t-elle devenir un sujet actif de la politique mondiale, surtout après les changements turbulents des dernières années, plutôt qu’un simple objet d’influence – la question reste ouverte. En ce sens, les mots du penseur français Alexis de Tocqueville résonnent comme un avertissement, toujours actuel :

“L’histoire enseigne que les peuples sans mémoire et sans unité sont voués à décliner.”

Une seule chose est claire – dans les décennies à venir, l’avenir non seulement du Caucase du Sud mais aussi la configuration plus large des forces dans l’espace eurasiatique dépendront de la manière dont évolueront les relations entre élites locales, acteurs externes et tendances globales. Car le contrôle des voies de transit eurasiatiques accélérera l’effondrement du monde unipolaire, ensevelissant sous lui les débris de la “fin de l’histoire”.

IR
Anna Andersen - Анна Андерсен

Anna Andersen - Анна Андерсен

Auteur et chercheur en relations internationales. Spécialiste des guerres psycho-informationnelles et de la sécurité numérique. Conférencier.

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